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Les émotions sont un élément important de la vie des individus. Elles nous donnent des informations sur ce que nous vivons et nous poussent souvent à passer à l’action. Par exemple, la peur peut nous signaler un danger, la colère une limite qui a été dépassée, la tristesse une perte ou encore l’ennui un manque de stimulation.

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Mais que se passe-t-il lorsque, plutôt que d’écouter cette émotion et d’agir en fonction de ce qu’elle nous indique, on cherche surtout à la faire disparaître ? L’alcool peut alors prendre une place particulière.

L’alcool comme régulateur des émotions

L’alcool est parfois utilisé pour modifier rapidement son état émotionnel. Soit en l’augmentant, par exemple en buvant pour faire encore plus la fête, soit en cherchant à le diminuer, voire à le supprimer, comme lorsqu’une personne boit pour oublier. Les raisons qui poussent une personne à consommer sont multiples et peuvent être associées à différentes manières de consommer et à différents risques liés à l’alcool.

Prenons un exemple. Une personne reçoit une remarque particulièrement blessante de la part de son supérieur au travail. Elle ressent de la colère, mais aussi de la honte. Son cœur accélère, ses muscles se contractent et elle repense constamment à la situation. En rentrant chez elle, elle décide de boire un verre "pour décompresser". Après quelques verres, la situation lui paraît moins importante. Elle pense moins à ce qui s’est passé et ressent une diminution de la tension. La honte et la colère ne lui paraissent plus si importantes.

À première vue, l’utilisation de l’alcool semble donc avoir "fonctionné". Pourtant, le problème initial n’a pas réellement disparu. La remarque est toujours là, la limite n’a pas été posée et la personne n’a pas trouvé de solution à la situation. Ce qui a principalement changé, c’est son expérience émotionnelle pendant la consommation d’alcool : la colère, la honte ou la tension ressenties peuvent momentanément sembler moins présentes ou moins importantes. Lorsque les effets de l’alcool diminuent, la personne reste donc confrontée à la situation initiale et aux difficultés qui l’accompagnent.

L’alcool peut ainsi permettre une régulation émotionnelle à court terme, dans le sens où il modifie temporairement le vécu de l’émotion. Cependant, cette stratégie ne permet pas nécessairement de répondre à la source du problème ni de développer une solution à plus long terme.

Il faut également éviter une idée trop simpliste : l’alcool ne "calme" pas toujours les émotions. Ses effets dépendent notamment de la quantité consommée, de l’état initial de la personne et du contexte. Une faible quantité peut donner une impression de détente et diminuer temporairement certaines émotions désagréables. Mais avec une consommation plus importante, l’effet peut s’inverser : l’alcool peut renforcer la tristesse, l’anxiété, l’irritabilité ou l’agressivité. Une personne qui était déjà triste peut ainsi voir cette émotion s’intensifier au cours de la consommation, comme lors d’un "alcool triste", par exemple.

L’alcool peut également être consommé pour amplifier les émotions positives. Lors d’une soirée, une personne peut déjà être joyeuse, entourée de ses amis et pleine d’énergie. Elle boit parce qu’elle veut être encore plus détendue, plus sociable ou simplement "profiter à fond". Dans ce cas, l’objectif n’est pas de fuir une émotion désagréable, mais de rechercher une expérience émotionnelle plus intense.

Cela montre que le lien entre alcool et émotions est loin d’être aussi simple que "on boit parce qu’on est triste". Les émotions positives comme les émotions négatives peuvent être associées à une augmentation de la consommation d’alcool, mais cette relation n’est ni systématique ni identique pour tout le monde. Ce qui semble davantage faire varier la consommation, c’est notamment la manière dont la personne utilise l’alcool face à ce qu’elle ressent.

Certaines personnes peuvent boire pour diminuer une émotion désagréable, comme l’anxiété, la tristesse ou la colère, tandis que d’autres peuvent boire pour renforcer une émotion agréable, comme la joie ou l’excitation. Deux personnes peuvent donc ressentir la même émotion et pourtant avoir des comportements très différents face à l’alcool.

Quand l’alcool devient une réponse apprise

Dans certains cas, le recours répété à cette stratégie peut renforcer l’association entre une émotion et l’envie de consommer de l’alcool. C’est ici qu’un mécanisme d’apprentissage peut apparaître. Si, à plusieurs reprises, une personne ressent une émotion désagréable puis boit et ressent ensuite un changement important de son état interne, elle peut progressivement associer l’alcool à ce changement. Une situation stressante, une dispute ou une déception peuvent alors devenir des déclencheurs de l’envie de boire.

L’alcool peut également modifier la manière dont une personne vit une situation sociale. Quelqu’un qui se sent très anxieux avant une soirée peut avoir l’impression qu’un ou deux verres lui permettent de parler plus facilement aux autres. Il peut alors progressivement apprendre : "Pour être à l’aise avec les gens, j’ai besoin de boire"

Le risque est que l’alcool ne soit plus seulement associé à la fête, mais devienne progressivement une sorte de béquille émotionnelle. La personne peut alors avoir l’impression qu’elle n’est pas capable de faire la fête sans alcool. Elle peut finir par penser qu’elle ne peut pas se détendre, danser, aborder les autres, draguer ou même séduire sans passer par la consommation.

L’association peut alors dépasser une situation précise. Ce n’est plus uniquement "je bois lorsque je suis stressé", mais progressivement "pour me sentir à l’aise, je dois boire". L’alcool peut ainsi prendre une place de plus en plus importante dans la manière dont la personne aborde certaines situations émotionnelles ou sociales.

Quand vouloir supprimer l’émotion est contre-productif

Une émotion est normalement un signal qui peut orienter vers une action. Si l’on ressent de la colère, on peut chercher à poser une limite. Si l’on ressent de la tristesse, on peut chercher du soutien. Si l’on ressent de l’anxiété, on peut essayer de comprendre ce qui nous fait peur.

Lorsque l’alcool devient la réponse habituelle, il peut interrompre ce processus : au lieu de répondre au besoin qui se trouve derrière l’émotion, on cherche principalement à modifier ce que l’on ressent, voire à le supprimer.

Pourtant, supprimer une émotion ne permet pas nécessairement de résoudre ce qui l’a provoquée. Si la situation ou le besoin auquel elle est liée reste présent, l’émotion peut réapparaître. La personne peut alors être tentée de consommer à nouveau pour retrouver le soulagement ressenti précédemment.

Chercher constamment à ne plus ressentir certaines émotions peut donc devenir contre-productif. Au lieu de comprendre ce que l’émotion cherche à signaler et d’agir sur sa cause, la personne apprend surtout à éviter son ressenti. L’émotion n’est alors pas réellement traitée : elle est simplement mise à distance pendant un certain temps.

Le problème n’est donc plus seulement l’émotion initiale, mais aussi la manière dont la personne tente de ne plus la ressentir. Si cette stratégie se répète, l’alcool peut progressivement prendre une place importante dans la gestion des émotions difficiles. Chez certaines personnes, une tolérance aux effets recherchés peut également apparaître, ce qui peut contribuer à une augmentation de la consommation.

Réapprendre à gérer ses émotions sans alcool

Lorsqu’une personne réduit ou arrête sa consommation, la réponse habituelle qu’était l’alcool n’est plus disponible de la même manière. Les émotions peuvent alors sembler plus présentes ou plus difficiles à gérer. Cela ne signifie pas nécessairement qu’elles sont devenues plus importantes. Il peut simplement être nécessaire de retrouver d’autres façons d’y répondre.

Cette période peut donc demander un véritable réapprentissage. Il s’agit de pouvoir ressentir une émotion sans chercher immédiatement à la faire disparaître, mais aussi de comprendre ce qu’elle signale et de trouver une réponse adaptée. Une personne qui ressent de la colère peut apprendre à poser une limite, quelqu’un qui ressent de la tristesse peut chercher du soutien et une personne anxieuse peut progressivement apprendre à faire face à ce qui lui fait peur.

L’objectif n’est finalement pas de ne plus ressentir d’émotions désagréables. Elles font partie du fonctionnement normal de l’être humain et peuvent avoir une fonction importante. L’enjeu est plutôt de pouvoir les identifier, les comprendre et disposer de plusieurs manières d’y répondre.

L’alcool peut parfois modifier une émotion pendant un moment, mais il ne permet pas nécessairement de répondre à ce que cette émotion cherche à nous signaler. Réapprendre à vivre ses émotions sans avoir systématiquement besoin de les modifier permet alors de retrouver une plus grande diversité de réponses face aux situations difficiles.