Changer son comportement envers l’alcool est souvent présenté comme une attitude de « tout ou rien », comme si l’on était soit parfaitement motivé·e, soit pas du tout. De même, on entend souvent qu’arrêter l’alcool serait juste une question de volonté et de motivation. Pourtant, la motivation et la volonté sont deux choses différentes.
La volonté est souvent envisagée comme une capacité à décider et à s’y tenir. Pour arrêter un comportement, il suffirait de le vouloir et d’y parvenir tout de suite. L’arrêt de l’alcool devient alors une réussite ou un échec personnel. Cette vision manque de nuance. Elle est culpabilisante et ne s’intéresse pas à ce qu’il se passe en arrière-plan pour les personnes concernant leur rapport avec l’alcool. Or, pour comprendre un changement, mettre la lumière sur ces éléments est essentiel.
La volonté peut aider à mettre en œuvre un changement, mais elle ne suffit pas toujours à elle seule. Lorsqu’on parle de motivation, on cherche plutôt à comprendre ce qui amène la personne à envisager un changement, ce qui la retient encore et ce dont elle aurait besoin pour avancer. Changer ses habitudes de consommation ne repose donc pas uniquement sur la volonté. C’est un cheminement qui se construit progressivement, avec des étapes, des hésitations, des avancées et parfois des retours en arrière. C’est un processus dynamique qui évolue selon les moments ou les contextes. Une personne peut avoir envie de changer sa consommation tout en ayant encore envie de boire.
Plusieurs éléments peuvent coexister : certains poussent vers un changement des habitudes de consommation, tandis que d’autres amènent encore la personne à envisager l’alcool comme nécessaire à son équilibre, à son bien-être ou à son fonctionnement quotidien. C’est ce qu’on appelle l’ambivalence au changement et cela concerne la majorité des personnes en voie de modifier un comportement.
L’ambivalence au changement ne signifie pas que la personne n’est pas réellement motivée. La motivation peut ainsi évoluer progressivement. Elle peut commencer par une simple prise de conscience des conséquences de sa consommation, avant de se renforcer à mesure que la personne expérimente de nouvelles façons de faire.
Ce qui semble être une fluctuation face à la décision de changer son comportement peut ainsi être compris à travers le cercle du changement.
Le cercle du changement
On ne peut pas tout changer en un clin d’œil. Un changement profond peut s’envisager comme un processus fait de différents stades, avec parfois des hésitations, des avancées et des retours de consommation. L’idée est de tendre peu à peu vers un nouvel équilibre.
Cette vision du changement est expliquée dans le modèle de Prochaska et DiClemente. Selon ce modèle, le changement peut être décomposé en 5 à 6 étapes. Chaque étape correspond à une manière différente de considérer sa consommation et d’envisager un éventuel changement.

Il est possible de reconnaître certaines de ces étapes dans les pensées, les paroles ou les comportements du quotidien. Elles ne sont toutefois pas des cases rigides : une personne peut avancer, hésiter, revenir à une étape précédente ou rester plus longtemps dans certaines phases. En voici l’explication.
La précontemplation : « Je ne vois pas vraiment de problème »
À ce stade, aucune question importante ne se pose concernant la consommation. La personne ne considère pas nécessairement que l’alcool pose un problème ou qu’un changement soit nécessaire.
Des remarques peuvent parfois être formulées par l’entourage, sans que cela n’entraîne pour autant de volonté de changer. Les avantages de l’alcool peuvent alors sembler plus importants que ses inconvénients.
On peut par exemple entendre : « Je ne bois pas plus que les autres. », « Je ne vois pas pourquoi je devrais arrêter. », « Tout le monde boit un peu. »
Une personne peut également continuer à boire comme d’habitude malgré certaines conséquences, en les considérant comme peu importantes ou sans lien direct avec sa consommation.
La contemplation : « Je commence à me poser des questions »
L’interrogation sur la consommation commence. La personne commence à peser le pour et le contre et à se demander si elle devrait y changer quelque chose.
Une certaine ambivalence peut apparaître : une partie de la personne souhaite modifier sa consommation, tandis qu’une autre souhaite continuer à boire.
On peut par exemple entendre : « Je devrais peut-être boire moins. », « Je sais que je bois trop, mais j’aime quand même boire. », « Est-ce que les avantages valent vraiment les problèmes que cela me cause ? », « Je ne sais pas si je suis prêt·e à arrêter complètement. »
À ce stade, la personne peut commencer à observer sa consommation, à se renseigner ou à réfléchir aux conséquences de celle-ci, sans avoir encore pris de décision concrète.
La décision : « Je veux changer quelque chose »
C’est la phase des décisions et des résolutions concrètes par rapport à la consommation d’alcool. La motivation est devenue suffisamment importante pour envisager de modifier les pensées, mais aussi les comportements en lien avec la consommation. La personne peut par exemple décider de réduire sa consommation, de faire une période sans alcool ou d’arrêter complètement.
On peut alors entendre : « À partir de lundi, je vais arrêter de boire pendant un mois. », « Je veux vraiment changer ma consommation. », « Je vais essayer de ne plus boire en semaine. »
La personne peut également commencer à réfléchir à la manière dont elle va s’y prendre et aux changements nécessaires dans son quotidien.
L’action ou « changement actif » : « J’essaie de faire autrement »
C’est le moment du passage des résolutions à l’action. La personne essaye, tente de nouvelles choses qui peuvent ou pas fonctionner. Les anciennes habitudes pouvant être profondément enracinées, le changement peut demander des efforts importants. Les nouvelles habitudes restent encore fragiles et demandent souvent des efforts conscients.
Il s’agit d’efforts visibles pour changer : moins sortir, éviter certains lieux, ne pas acheter d’alcool, chercher d’autres occupations, apprendre à composer avec l’envie de boire, etc.
On peut par exemple entendre : « Je n’ai pas bu depuis une semaine. », « J’essaie de trouver autre chose à faire le soir. », « J’ai eu très envie de boire hier, mais j’ai réussi à attendre que ça passe. »
Cette période peut également comporter des difficultés ou des retours ponctuels à la consommation. Cela ne signifie pas nécessairement que le changement est abandonné.
La stabilisation ou « maintien » : « Ces nouvelles habitudes deviennent plus naturelles »
Au fur et à mesure, les nouvelles habitudes s’ancrent et sont de plus en plus faciles à mettre en place. On entre alors dans une phase de stabilisation : les nouveaux comportements sont intégrés et deviennent plus naturels. La personne peut constater que certaines situations sont désormais plus faciles à gérer qu’auparavant.
Elle peut par exemple penser : « Je n’y pense presque plus quand je rentre du travail. », « Je sais maintenant quoi faire quand j’ai envie de boire. », « Je me sens plus à l’aise dans les soirées sans alcool. »
Cette phase ne signifie toutefois pas que toute envie de boire a nécessairement disparu. Certaines situations peuvent encore faire apparaître une envie ou fragiliser les nouvelles habitudes.
Le retour de la consommation : « Que s’est-il passé ? »
Un retour à la consommation peut se produire à n’importe quel moment du processus, qu’il soit de courte ou de longue durée. Il peut s’agir d’un verre après une période d’abstinence, d’une reprise progressive de la consommation ou d’un retour aux anciennes habitudes.
La personne peut alors avoir des pensées comme : « J’ai tout gâché. », « Puisque j’ai recommencé à boire, ça ne sert plus à rien d’essayer. »
Ces pensées peuvent donner l’impression que tous les efforts précédents ont été perdus. Pourtant, un retour de consommation ne signifie pas nécessairement que le changement est terminé.
Il peut au contraire être utile de chercher à comprendre ce qui s’est passé : une situation particulière, une émotion, une envie importante, une difficulté dans le quotidien ou une ancienne habitude qui s’est réactivée.
La personne peut alors reprendre le processus à une étape différente, par exemple en prenant à nouveau une décision ou en mettant en place de nouvelles actions.
Un cercle plutôt qu’une ligne droite
Bien sûr, cette représentation n’est qu’un modèle, et pas une vérité absolue. Il est tout à fait possible de passer d’une phase à l’autre dans un ordre différent, de rester plus longtemps dans certaines étapes ou de revenir à une étape précédente.
L’un des intérêts principaux de ce modèle est de changer de perspective sur les moments où la consommation revient. Sans les minimiser, on peut ainsi les voir comme pouvant faire partie d’un processus de changement.
Le changement n’est donc pas nécessairement linéaire. Une personne peut hésiter, avancer, rencontrer des difficultés, revenir temporairement à ses anciennes habitudes, puis reprendre ses efforts. Ce qui compte n’est pas uniquement de ne jamais revenir en arrière, mais aussi de pouvoir comprendre ce qui s’est passé et de continuer progressivement à avancer vers le changement souhaité.
| À retenir : Le changement de ses habitudes de consommation repose à la fois sur la volonté et la motivation à modifier ses habitudes. Cette motivation peut évoluer progressivement et s’accompagner d’une ambivalence entre l’envie d’arrêter et celle de continuer à consommer. Le changement est également présenté comme un processus en plusieurs étapes, allant de l’absence de prise de conscience d’une problématique jusqu’au maintien du changement, avec la possibilité de connaître des retours à la consommation. |